Mining Indaba 2026 : Entre les États-Unis et la Chine, la RDC a-t-elle vraiment les moyens de sa politique de transformation locale des minerais critiques ?

Par la rédaction d’Agora News Hebdo | Analyse — Février 2026


un vieux paradoxe, une nouvelle scène mondiale

Il y a une ironie cruelle dans le destin minier de la République Démocratique du Congo. Le pays détient environ 67 % des réserves mondiales de cobalt, figure parmi les deux premiers producteurs mondiaux de cuivre, et recèle des gisements de coltan, de lithium et de germanium dont le reste du monde a besoin comme jamais. Et pourtant, selon les rapports ITIE-RDC, le secteur minier a généré plus de 7 milliards de dollars de recettes en 2022 — contre seulement 1,5 milliard en 2017 — sans que cette explosion de richesse ne se soit traduite par une amélioration notable des conditions de vie : l’Indice de Développement Humain de la RDC ne progresse que marginalement, maintenant le pays au 180e rang mondial sur 193.

C’est dans ce contexte que s’est tenu, du 9 au 12 février 2026 à Cape Town, le 32e forum Investing in African Mining Indaba, sous le thème fédérateur « Stronger Together: Progress through Partnerships ». Un slogan qui sonne comme un aveu collectif : l’Afrique, riche de ses sous-sols, ne peut jouer seule. Mais la RDC, elle, essaie précisément de réécrire les règles du jeu — à un moment où Washington et Pékin se disputent l’accès à ses ressources avec une intensité inédite depuis la Guerre froide.


Analyse des forces en présence : qui gagne, qui perd ?

La Chine : un verrou difficile à forcer

La domination chinoise dans le secteur minier congolais est structurelle, profonde et durable. Les entreprises de Pékin contrôlent aujourd’hui les principaux actifs cuprifères et cobaltifères du pays : CMOC Group détient majoritairement la mine de Tenke Fungurume, troisième producteur mondial de cobalt ; Zijin Mining est co-actionnaire de Kamoa-Kakula, premier producteur de cuivre du pays ; MMG exploite Kinsevere et y investit 200 millions de dollars supplémentaires en 2025. En termes de traitement, la situation est encore plus déséquilibrée : la quasi-totalité du cobalt extrait en RDC, quelle que soit la nationalité de l’opérateur, est raffinée en Chine, qui contrôle environ 76 % du raffinage mondial de ce métal.

Cette emprise ne s’est pas construite du jour au lendemain. Dès 2008, sous la présidence Kabila, la Chine avait sécurisé un accord majeur via Sicomines — 10 millions de tonnes de cuivre et 600 000 tonnes de cobalt sur 25 ans, en échange de 3 milliards de dollars d’infrastructures, révisés à 7 milliards en 2024. Les partenaires chinois y contrôlent 68 % des parts. La stratégie est simple, éprouvée et redoutablement efficace : investir massivement, rapidement, sans les conditionnalités de gouvernance qui paralysent les acteurs occidentaux.

La Chine, dans ce tableau, est le grand gagnant du statu quo. Elle ne risque pas de perdre ses positions à court terme, même si Kinshasa tente de rééquilibrer ses partenariats.

Les États-Unis : une offensive tardive mais puissante

Washington change de stratégie. L’administration Trump a compris que la dépendance vis-à-vis de la Chine pour les minerais critiques représente une vulnérabilité économique et sécuritaire inacceptable. Le 4 février 2026, à quelques jours du Mining Indaba, le Secrétaire d’État Marco Rubio réunissait à Washington près de 40 délégations étrangères pour une réunion ministérielle inaugurale sur les minerais critiques. Le même jour, était annoncé « Project Vault », doté de 10 milliards de dollars via l’Eximbank américaine, visant à constituer une réserve stratégique nationale de cobalt, de lithium et de terres rares. La RDC était au cœur du dispositif : un protocole d’accord entre Glencore et le consortium Orion CMC, soutenu par les États-Unis, a été signé en marge de l’événement pour sécuriser des ressources congolaises.

Un accord de partenariat stratégique RDC-États-Unis avait été conclu en décembre 2025 à Washington, simultanément à l’accord de paix RDC-Rwanda parrainé par Trump. Son architecture, détaillée par Daniel Mukoko Samba, vice-Premier ministre, prévoit trois catégories : des actifs SAR (25 sites miniers de pleine propriété de l’État, incluant des gisements de coltan, cobalt, cuivre, lithium), des projets stratégiques comme le méga-barrage Inga 3 ou le corridor de Lobito, et des projets ouverts à des partenaires alliés. Les États-Unis bénéficient d’un droit de première offre sur ces actifs — et non d’une attribution automatique, tient à préciser Kinshasa.

Washington est en position de challengers ambitieux, mais son approche reste, à ce stade, davantage financière et commerciale qu’industrielle. Les offtake deals (accords d’achat anticipé) et les garanties de financement remplacent une présence opérationnelle directe que les entreprises américaines hésitent à assumer dans un pays jugé à haut risque.

La RDC : entre ambition et fragilité structurelle

Au Mining Indaba 2026, le ministre des Mines, Louis Watum Kabamba, a défendu avec conviction la vision du gouvernement Tshisekedi : passer d’un modèle d’exportation brute à un modèle de création de valeur locale. Les piliers annoncés comprennent le développement des chaînes de valeur des batteries, l’industrialisation des minerais critiques, et l’intégration du secteur artisanal dans un cadre formel. La Province du Lualaba a renforcé ce message en se présentant comme futur hub industriel, logistique et énergétique de l’Afrique centrale.

Ces discours sont cohérents avec une inflexion réelle : la RDC a imposé en février 2025 une interdiction d’exportation de cobalt — assouplie depuis sous forme de quotas — qui a provoqué un choc mondial, triplant le prix de l’hydroxyde de cobalt et doublant celui du cobalt métal. C’est la démonstration que Kinshasa dispose d’un levier de marché réel. Mais la question centrale est celle des capacités : peut-on vouloir transformer ce qu’on ne peut pas encore raffiner ?


Décryptage des non-dits : les zones d’ombre qui comptent

Le piège de la souveraineté instrumentalisée

L’accord RDC-États-Unis a été saisi devant la Cour constitutionnelle congolaise en janvier 2026 par des avocats et défenseurs des droits humains qui dénoncent une atteinte à la souveraineté nationale et un contournement des mécanismes constitutionnels. L’Oakland Institute a qualifié l’accord de « paix garantie par un accord minier » — une lecture que Kinshasa conteste, mais qui soulève une question de fond : dans quelle mesure la sécurité militaire de l’Est du Congo a-t-elle été monnayée contre un accès préférentiel aux minerais ? Le lien entre l’accord de paix RDC-Rwanda et l’accord minier avec Washington n’est pas une coïncidence de calendrier.

Cette instrumentalisation n’est pas l’apanage des Américains. L’accord Sicomines de 2008 avec la Chine avait lui aussi été présenté comme un deal infrastructure contre ressources, au bénéfice du peuple congolais. Seize ans plus tard, les routes promises tardent, et les partenaires chinois contrôlent 68 % d’une joint-venture exploitant les ressources de l’État.

La transformation locale : un objectif réel ou une posture diplomatique ?

Le véritable non-dit de Mining Indaba 2026, c’est celui-ci : la RDC ne dispose pas encore des capacités industrielles, énergétiques et humaines pour réaliser la transformation locale à grande échelle. Le ministre de l’Électricité, Molendo Sakombi, l’a implicitement reconnu en présentant une stratégie nationale d’approvisionnement énergétique pour le secteur minier. Avec un potentiel hydroélectrique de 100 000 MW dont à peine une fraction est exploitée, et un déficit estimé à 2 000 MW pour le seul secteur minier, l’énergie reste le goulot d’étranglement principal de toute ambition industrielle.

La Banque mondiale, à travers son représentant Albert Zeufack, l’a dit sans détour : « la transformation de la richesse minérale en croissance durable dépendra des investissements dans les infrastructures, le capital humain et la gouvernance ». Ces trois éléments — infrastructures, capital humain, gouvernance — sont précisément les maillons faibles du modèle congolais. Parler de chaînes de valeur locales sans les avoir d’abord construites, c’est avancer des droits de douane sur une raffinerie qu’on n’a pas encore bâtie.

La gouvernance : le laissé-pour-compte de tous les accords

Le Centre Carter l’a documenté sans ambiguïté : le secteur minier congolais souffre d’une incohérence fiscale systémique et d’une faible utilisation des recettes. Les recettes minières ont été multipliées par cinq entre 2017 et 2022, sans que cela se reflète dans les indicateurs sociaux. La fraude et les circuits illicites — que le ministre Watum lui-même reconnaît comme « le vrai bradage » — drainent une part significative de la richesse minière hors des circuits formels. KoBold Metals, soutenu par des capitaux occidentaux, refuse d’avancer sur des projets entachés de litiges fonciers ou juridiques. Pendant ce temps, les opérateurs chinois progressent sur des terrains contestés, consolidant leur avantage de rapidité d’exécution.


Ce qui attend la RDC dans les années à venir

Trois scénarios se dégagent pour la décennie 2026-2036.

Le scénario optimiste — et le plus improbable — serait celui où la RDC parvient à jouer simultanément de la rivalité sino-américaine pour financer ses infrastructures énergétiques, imposer progressivement des exigences de transformation locale aux opérateurs étrangers (sur le modèle de l’Indonésie avec le nickel), et dégager les recettes nécessaires pour investir dans son capital humain et sa gouvernance. Ce scénario requiert une stabilité politique et sécuritaire dans l’Est du pays que rien n’assure aujourd’hui.

Le scénario intermédiaire — le plus probable — serait celui d’une mise à niveau partielle : quelques unités de raffinage cobalt-cuivre implantées localement, grâce aux accords avec les États-Unis et la Zambie (la zone économique spéciale transfrontalière pour les composants de batteries est dans les cartons), des infrastructures logistiques améliorées via le corridor de Lobito, mais une domination chinoise sur le raffinage maintenue pour l’essentiel. La RDC capturerait un peu plus de valeur, sans pour autant changer structurellement sa position dans la chaîne globale.

Le scénario pessimiste serait celui où les accords s’accumulent, les promesses se multiplient, mais la gouvernance reste défaillante, l’énergie insuffisante, et les recettes minières continuent de ne pas se traduire en développement humain. La RDC deviendrait alors le terrain d’affrontement géopolitique entre Washington et Pékin, sans en tirer les bénéfices substantiels — reproduisant, à plus grande échelle, le paradoxe qui la définit depuis l’indépendance.

La vérité, que les discours brillants de Cape Town ne dissipent pas, est que la transformation locale des minerais n’est pas d’abord une question de volonté politique — elle est une question de capacité industrielle, d’énergie, d’institutions et de temps. La RDC a les ressources pour revendiquer un rôle de partenaire stratégique mondial. Elle a encore beaucoup à construire pour être en mesure de l’assumer pleinement.


Sources : Makanisi.org, Zoom-Eco, Mines.CD, Financial Afrik, Radio Okapi, Congo Quotidien, Congo-Press, Africa Center for Strategic Studies, Le Grand Continent, Agence Ecofin, Département d’État américain, Centre Carter/Congo Mines. Données ITIE-RDC, Cobalt Institute, Benchmark Mineral Intelligence.

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